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MÉDIAS

ShapedCanvas, où l'art au service de l'indépendance

IMAGE AUTEUR

30/01/18 10h58

Depuis sa création en 2013, le collectif d'artiste franco-serbe déchaîne les passions par ses performances radicales et ses prise de positions polémiques. Au point que la ministre de la Santé, Audrey Buzin, a réclamé une interdiction de spectacle suite à la plubication d'un manifeste du duo pour légaliser le crack et l'héroïne en France. Les Inrocks retracent le parcours de ce groupe d'artiste peu commun, qui déclare vouloir "péter les chevilles de l'art".

Il est 23h15, Rue Dénoyez, à Paris XXem quand la police est appelée pour trouble à l'ordre public. Dans cette rue animée du quartier de Belleville, connue comme le repaire de "la communauté des hipsters et des bobos", une performance artistique semble avoir mal tournée.

Deux individus cagoulés lancent des objets sur les fêtards assis aux terasses et font brûler des drapeaux espagnols aux cris de " Cataluña Libre!". La police arrive sur place et interpelle les deux hommes cagoulés qui ont en leur possesion 5 grammes d'héroïne, des cachets de valium, un couteau de combat et des DVDs de propagande pour la libération de la Catalogne. Lors de leur audition, ils déclarent faire partie d'un collectif artistique nommé ShapedCanvas et militer pour l'abolition du système capitaliste et la légalisation des drogues dures.

Déférés au parquet, ils seront condamnés, tous deux, à une amende de 600 euros et un stage de citoyenneté de 3 jour. C'est à la sortie du tribunal que nous les rencontrons et leurs accordons une interview. Ils nous parlent, pêle-mêle, de l'art contemporain, des opioïdes, de leur passé de réfugiés politiques et leur dissension avec la gauche contemporaine, notamment le milieu "antifa" avec lequel Silvio a des démêlés suite à cette performance chaotique à Paris 11em où il a dessiné des croix gammées sur les murs de la salle et uriné sur un drapeau antifasciste. "J'étais défoncé au crack, cette nuit là...", reconnaît-il.

De réfugiés politiques à artistes

Silvio, de son vrai nom Andreas Kamatovsky, est né en Pologne en 1984. A seulement deux ans, il traverse la frontière avec ses parents pour fuir les persécutions du régime pro-soviétique et venir s'installer dans une petite ville de Picardie. L'accueil en France est rude: dès son enfance il est confronté au racisme ordinaire des habitants et aux menaces de skinheads néo-nazis. "Tous les jours, ils menaçaient de venir me casser les phalanges". Descolarisé à l'âge de 16 ans, il commence à developper son addiction pour les drogues dures. Il passe plusieurs années d'errance à Lisieux et à Vaux en Velin avant de rejoindre l'Ecole des Beaux Arts de Tourcoing ou il obtiendra un doctorat.

Petro, né Pedro Jacinto Roberto, est catalan d'origine, il a grandi à Barcelone de 1983 à 1997 avant d'être déclaré "Ennemi d'Etat" suite à son implication dans une milice indépendantiste catalane. Pour éviter l'incarcération, il fuit à Houston, au Texas et prend le nom de "Papacito". Il décrit ainsi ses 6 ans passés aux Etats-Unis: "J'étais seul et livré à moi même. Sans contact avec ma famille et sans parler un mot d'anglais, en vendant des produits pharmaceutiques de contrebande...". Il parvient à intégrer l'Ecole d'Art de Dallas, en falsifiant un certificat de scolarité et obtient un Erasmus suite à un partenariat avec l'Université de Belgrade en 2011. C'est dans la capitale serbe qu'il fera la rencontre de Silvio.

Aux origines de ShapedCanvas: Le professeur et le frère d'armes

A l'Université de Belgrade, un homme va faire office de mentor pour Silvio et Petro et faciliter la rencontre entre ceux qui seront les futures membres de ShapedCanvas: Cyprien Desrez, plus connu sous le nom de David Iakubovitch Ce franco-suisse de 31 ans animait à l'époque une série de conférence nommé "Questionnement et recherche sur la pertinence de l'image et du médium" à laquelle Silvio et Petro assistaient chaque semaine. Les deux comparses ne tarissent pas d'éloges à propos de leur ancien maître: "David nous a incité à repousser nos limites et à questionner notre environnement" dit Silvio, "Il est celui qui à fait de nous de vrais artistes. Il nous a sorti du caniveau." ajoute Petro.

Le tandem passe 6 mois a étudier à Belgrade avant de revenir en France, à Reims. C'est dans un squat de la ville qu'ils font la connaissance de Matthew C. Douglas aka Thomas Bewick, immigré brittanique et artiste plasticien, qu'ils considèrent comme leur "frère d'armes" et "le troisième homme de ShapedCanvas". Les trois individus décident de monter un collectif artistique, basé en France et en Serbie, le nom ShapedCanvas est choisi en référence à une série de tableaux de Frank Stella. Le groupe enchaîne les performances et les expositions sauvages à Paris, Belgrade, Toronto, Skopje, Barcelone, Reims, Aubervilliers,... et livre sa vision sans concession de l'art contemporain à coup de concert bruitistes dans les rues, d' autodafés d'ouvrages d'Adam Smith et de Milton Friedman, et de propagande indépendantiste et pro-drogue.

Suite à la mort tragique de Bewick, en 2014, dans une fusillade entre bandes rivales à Bradford, en Angleterre, le duo n'acceptera plus aucun membre. Les deux artistes préfèrent ne pas s'attarder sur le souvenir douloureux de la mort de Bewick, qu'ils décrivent comme "Un homme intègre..." et "...un vrai gars de la rue..."

Drogue et bolchevisme

L'imagerie communiste revient systématiquement dans les performances de ShapedCanvas comme le prouve les t-shirts et drapeaux à l'effigie de l'URSS que portent systématiquement Petro et Silvio où encore les destructions de livres d'auteurs de références de l'idéologie libérale. Les deux artistes se définissent eux mêmes comme "des bolcheviques extrémistes" mais rejettent la gauche contemporaine, qu'elle soit incarnée par Jean Luc Mélenchon qu'ils décrivent comme: "Un batard d'immigré.(sic)", Philippe Poutou: " bras cassé qui a fait un score de 1%" ou encore Usul: "Une tête à claque avec un corp de phasme", mais leurs critiques les plus acerbes vont à l'encontre des "antifas" qu'ils quaifient "d'idiots utiles", et de "petites putes à la solde du grand Capital".

"Tous ces baltringues n'ont même pas les couilles de réclamer la légalisation du crack!" s'emporte Silvio. "Comment tu peux te prétendre anti-capitaliste et ne pas lutter pour l'accès aux drogues dures pour tous?". Les drogues dures..., sujet controversé qui à valu à ShapedCanvas un affrontement médiatique avec le ministère de la Santé et notamment Audrey Buzin. Suite à cette performance controversée en décembre 2017 à la Porte de la Chapelle où les deux artistes ont distribué des doses d'héroïnes, de crack et de valium aux migrants africains présents dans le public. "Audrey Buzin et ses potes ministres sont des ordures fascistes et réactionnaires ..." affirme Petro, "L'Histoire va dans le sens de la légalisation".

Concernant une possible interdiction de spectacle, le groupe ne semble pas impressionné: " On fera des performances dans la rue ou dans des caves de cités HLM" rétorque Silvio, avant d' ingérer deux comprimés de valium.


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